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Sutherland : La mécanique du Crâne

Dans le traitement ostéopathique, le thérapeute s’intéresse autant à la structure qu’à la fonction des systèmes articulaires, des systèmes tissulaires (organes, fascias,…) ou bien des systèmes circulatoires (sang,…) qui constituent le corps humain. Par ailleurs, une structure
particulièrement complexe et grandement précieuse semble détenir un pouvoir attrayant, que l’ostéopathe ne peut éviter : le crâne.

De la forme d’un puzzle dont les 29 os sont les pièces maîtresses, le crâne renferme un assemblage de tissus nerveux nécessaires au bon fonctionnement de l’organisme. Bien qu’elle protège cette usine chimique, la boîte crânienne est soumise à un mécanisme bien rôdé, qui lui permet non seulement de s’adapter aux contraintes, mais qui permettrait aussi de posséder un mouvement intrinsèque. Une force vitale, à l’origine de ce mouvement indépendant, a symboliquement été nommé par l’ostéopathie « mouvement respiratoire primaire ». C’est grâce à ces découvertes que William Garner Sutherland s’est fait connaître ; et c’est par son immense travail que la philosophie ostéopathique a connu un tournant dans son évolution.

comment en est-il arrivé à élaborer l’ostéopathie crânienne et par quels outils a t’-il pu déchiffrer le casse-tête que lui imposait le système crânien ?

C’est une année avant la fondation de l’ostéopathie par Still que William Sutherland vit le jour, soit le 27 mars 1873 dans le Winscosin (état nord des Etats-Unis). Issu d’une famille agricole modeste d’origine écossaise, le jeune William connût une vie paisible et sans histoire jusqu’à l’âge de douze ans, moment où il commença à travailler dans le journalisme en tant qu’apprenti imprimeur. Entre 1885 et 1890, il changea trois fois de sociétés avant d’entreprendre des études secondaires à l’Université d’Iowa en 1893. Cependant, il reprendra son travail dans le journalisme l’année suivante, abandonnant ainsi son cursus universitaire et poursuivant durant quelques temps
son chemin dans la presse.

C’est à partir de 1897 que tout va prendre une autre tournure pour William puisqu’à l’âge de 24 ans, il entend parler de l’ostéopathie pour la première fois. Surprenant les éloges contradictoires qui se formulent au sujet de cette nouvelle thérapie, il se rendit à des conférences orchestrées par les élèves de Still (et notamment Charles, le fils même du pionnier). Étant interloqué par les propos tenus de ces nouveaux thérapeutes, ahuris de voir des trains entiers de malades se diriger vers Kirksville et joliment surpris de constater leurs soulagements instantanés après consultation, il décida de quitter définitivement son poste dans le journalisme afin d’entrer en première année
d’ostéopathie en 1898.

Durant deux années, il va recevoir et acquérir l’apprentissage de ses professeurs, tout comme il va vivre une expérience des plus prédicatrices :

Un beau jour de l’année 1900, alors que William venait de rentrer dans le bureau de Still, sa vision se percuta sur un crâne humain désarticulé. Faisant preuve d’observation, il scruta notamment le bord des pièces osseuses et y constata des « biseaux ». A cette découverte, une question s’émergea de son esprit, « Pourquoi ces biseaux ? », laquelle sera accompagnée subitement d’une autre remarque « … sinon pour permettre le mouvement. »

Le mariage de ces deux constats suscita en lui une vague idée, dont le courant de celle-ci l’orienta vers les temporaux. William ne put s’empêcher de les familiariser avec des écailles de poisson, qui seraient animées et rythmées par une force qui va et qui vient. Néanmoins, il délaissa cette idée « folle » pour se reconcentrer sur ses études, passer ses examens et ainsi obtenir le titre d’ostéopathe.

C’est alors que commençait une vie de thérapeute pour William. Bien que ce dernier connaissait le bonheur en se mariant avec Arah Strand dans les années 1900, il semblait encore secoué par le questionnement incongru éprouvé au sujet de ces « biseaux ».

Pour sortir de ce manège intellectuellement tumultueux, il décida de revenir sur son intérêt pour le mouvement possible des os crâniens. A l’aide d’un crâne humain et d’un canif, il détacha, étudia, compara et classa les différentes pièces ainsi que leurs rapports articulaires composant la sphère crânienne.

Son acharnement à chercher se fera au point que son quotidien (et par conséquence son domicile) seront occupés par un temporal par ci, un sphénoïde par là… Arah dira même de sa relation avec son mari que « ce fut la période osseuse de notre mariage ».

Après que l’esprit de William fut comblé par ses proéminentes recherches, ce dernier ajouta une troisième question au palmarès d’interlocutions qu’il avait établi durant ses études : « les os ont-ils de simples possibilités de mouvements ou sont-ils participants actifs d’un mouvement ? ».

Dans l’optique de mieux débattre à ce sujet et d’en tirer une conclusion, Sutherland prit la responsabilité de rentrer dans une phase d’expérimentation sur son propre crâne.

Pour cela, il utilisa différents dispositifs fabriqués par ses soins dans le but de reproduire des tensions et traumatismes (au préalable soigneusement étudié).

A partir de 1920 et durant neuf ans, le praticien observa et relata toutes les anomalies qui apparaissaient, altérant autant son état physiologique comme psychologique. C’est ce que nous explique Arah Strand :

« Parmis ses expériences personnelles suivant la production des lésions qu’ils s’étaient imposées, il y eut une flambée soudaine de sinusite, alors que ses sinus avaient toujours fonctionné comme ils devaient. Sa vision se modifia également en fonction des tests de restriction. La concentration qui était chez lui remarquable se trouva altérée de manière notable. Occasionnellement, il eut des accès de
brusqueries et d’irritabilités, ce qui n’était pas du tout naturel pour lui. De plus, il était étrangement distant. »

A 56 ans, Sutherland pense avoir compris tout l’enjeu du crâne dans l’équilibre organique et émotionnel. Il le fit savoir en publiant de nombreux articles sur ses travaux dans des revues scientifiques. Mais ceux-ci furent totalement ignorés.

Cet échec silencieux ne l’a pas empêché de mettre en pratique ses conclusions. Ainsi, de 1929 à 1939, il se rend continuellement dans un hôpital pour recevoir des enfants dépendants à l’institut. Les résultats de ses nouvelles techniques seront très positifs, puisque Sutherland semblait réussir à inverser le pronostic et à redonner la mobilité à ces enfants.

Avec ce bilan, la continuité de ses recherches fleurit ses connaissances et sa maturité intellectuelle. Possédant plus de bagages au plus de vingt ans d’études, Sutherland réunit tous ses articles pour les relier dans un seul et même ouvrage : « The Cranial Bowl ».

Sans faire l’impasse sur les os crâniens, il théorise le « mouvement respiratoire primaire » qu’il décrit comme une marée (un mouvement qui va et qui vient), se penche sur l’anatomie du système nerveux et explique les quelques techniques de correction mises en place par ses soins.

Encore une fois, les publications de William connaissent un nouvel échec. Mais au lieu de passer inaperçu, son livre connaît de vives critiques de la part du monde scientifique, comme de la part de certains confrères. L’année suivante, Sutherland est convié à une conférence sur son livre, mais ses opposants détracteurs tentèrent de décommander cette assemblée, comptant ruiner ses efforts et son courage.

Pour autant, l’ostéopathe refusa de se laisser envahir par cette opposition et imposa sa visite à la conférence de Denvers. Bien que l’assistance fut maigre, une oreille semblait bien attentive à la philosophie et à la science de Sutherland, ce fut celle du Dr Raleigh.

De par sa présence et son intervention, l’année 1942 fut pour le concepteur crânien une année de changements importants : dans sa popularité (Sutherland fit de nombreux voyages, publia de nouvelles brochures et offrit son enseignement à des étudiants tel Harold Magoun ou Viola Frymann) que dans son expérience thérapeutique (apparition de la coopération respiratoire du patient, émergence de la notion du « fulcrum »,…).

Du haut de ses 72 ans, il fonda avec le Dr Raleigh « the Osteopathic Cranial Association », qui sera rattachée à l’Académie américaine d’ostéopathie. De cette fondation jusqu’à la supervisation de « Osteopathy in the Cranial Field » d’Harold Magoun en 1951, William Sutherland s’aventura sur de nouveaux concepts de l’art ostéopathique : compression du quatrième ventricule, travail avec le « Still point », etc…

L’évolution de sa pensée fera qu’il adopta lors de ses séances un contact doux, léger et sans technicité sur le crâne de ses patients. Après avoir créé la « Sutherland Cranial Teaching Foundation » en 1953, William Garner Sutherland sentit ses forces l’abandonner. Le 23 septembre 1954, ce dernier fit promettre à Magoun de répandre le concept et le traitement crânien en Europe où « l’ostéopathie, pas institutionnalisé, laisse les esprits vierges de tout préjugé ».

Il s’éteignit à l’âge de 81 ans.

Avec ces éléments, l’histoire même de Sutherland semble s’apparenter à celle de grandes figures, non pas par son personnage, mais par son évolution personnelle. En effet, bien que le concepteur crânien soit parti de théories se basant avant tout sur des sciences mécanique et physiologiques, ce dernier, à l’instar de Still ou bien de Swedenborg, a fini par s’apercevoir que tout son art se liait à une évidence proche d’une belle et sincère spiritualité ; quant à sa philosophie, il s’agissait simplement d’apporter et de faire du bien à autrui.

HUBERTY William

Bibliographie : Lionelle et Marielle Issartel « L’ostéopathie exactement ».
Arah Garner Sutherland « Textes fondateurs de l’ostéopathie dans le champ crânien »