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Littlejohn : Le chemin de Croix

Quand nous débattons sur les précurseurs de l’ostéopathie, nous avons tendance à nous pencher sur le personnage de Still, celui de Sutherland, de Baroun, ou bien celui de Becker. Mais trop souvent il nous arrive d’ignorer la présence notable de quelques autres penseurs et concepteurs de cette médecine manuelle.

Le plus grand exemple semblerait être le cas de John Martin Littlejohn. Bien qu’il ne fut jamais destiné à devenir ostéopathe, différentes causes le poussèrent petit à petit sur cette voie et l’amenèrent à se battre pour que cette thérapie sorte des préjugés.

Ainsi, ajouta-t’il avec difficulté sa propre pierre à l’édifice ostéopathique. Mais nous vulgarisons encore quelque peu sa participation, en lui adressant un titre bien plus mineur que ceux que nous adressons aux autres innovateurs.

C’est sur cette remarque que l’on peut se demander quel a été son rôle dans les originalités apportées à l’ostéopathie et qu’est-ce qui fait que son implication n’est pas aussi saluée que ses semblables ?

John Martin Littlejohn vit le jour en 1865 à Glascow (Ecosse), il était l’ainé d’une famille de 3 enfants dont James et David Littlejohn. En 1881 (soit 7 ans après la fondation de l’ostéopathie), John, âgé de 16 ans, rentra à l’université de Glascow où il apprit les arts, les langues orientales, mais encore le droit et la théologie.

Six ans plus tard, il rentra dans les ordres et enseigna. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, il continua d’étudier, et surtout dans le domaine scientifique avec principalement l’anatomie et la physiologie. A l’aube de ses 27 ans, John acquiesçait du titre de pasteur en Irlande du Nord, or cette carrière évangélique fut de très courte durée.

En effet, de par sa santé fragile (il souffrait de maux répétitifs au niveau de la gorge et de la nuque), il quitta son pays natal avec son frère James (devenu entre temps médecin et chirurgien) pour rejoindre les États-Unis.

Entre 1892 et 1896, John fut élu président de l’Amity College of Cally Spring (université qui enseigne la littérature, les arts et les sciences ; se situant à l’Iowa) , tandis que David Littlejohn venait vers eux, alors diplômé de Sciences.

En 1897, toujours accablé par ses maux, un médecin et ami lui conseilla grandement de consulter un thérapeute situé à Kirksville, dont on disait beaucoup de bien. Suivant cette instruction, John partit pour cette destination.

C’est ainsi qu’il fit la rencontre de Still, et que ce dernier réussit à lui enlever tous ses maux. En plus d’être bouleversé par le traitement efficace, il fut prit d’intérêt autant pour la science que pour la personnalité de Still.

Des coïncidences faisaient même que les deux hommes partageaient le même caractère tumultueux, un esprit vif équivalent ainsi qu’une soif de connaissance identique. C’est sur ces traits spécifiques que Still accepta d’enseigner à Littlejohn l’art de l’ostéopathie.

Dans le même temps, John était particulièrement amené à enseigner la physiologie à l’AOS et par conséquent, à recevoir des responsabilités au sein de l’école. On pourrait croire que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes…

En fait, cela fut de très courte durée. Littlejohn et Still avaient tous les deux la volonté ambitieuse de convaincre, une volonté propre qui ne pouvait amener que des litiges : car si Still avait une vision de l’ostéopathie basée quasi-uniquement sur l’anatomie, Littlejohn désirait diriger cette médecine vers un aspect beaucoup plus physiologique.

Cette différence créa des débats conflictuels, jusqu’à venir sur de bruyantes discordes. De même, Littlejohn avait des rapports houleux avec ses confrères. Ce surplus de soucis força John à couper les ponts avec Still et l’AOS en 1900.

Les treize années qui se succédèrent furent marquées par l’énergie débordante de Littlejohn : fondation de sa propre école, l’American School of Osteopathy, Medecin and Surgery ; rédaction de deux livres (Principles of Osteopathy et Theory and Practice of Osteopathy), nouvelles études qui se feront dans le collège médical de Chicago (il sera reçu médecin en 1912) ; réalisation de nombreux voyages entre le nouveau monde et l’ancien continent ; fondation avec quelques confrères de la British Osteopatic Association (BOA) à Londres.

A 48 ans, épuisé par la maladie, déçu par l’enseignement de l’ostéopathie qu’il jugeait « détourné », attristé de l’attitude de ses confrères envers lui, il quitta l’Amérique définitivement (et en conséquence, ses frères David et James) pour s’établir à Londres.

Entre 1913 et 1922, la nouvelle vie qu’a mené Littlejohn fut jonchée de difficultés, autant de la part de ses confrères que de la part de la société anglaise (celle-ci l’empêchait dans son droit d’enseigner et de pratiquer l’ostéopathie).

Toutefois, cela ne l’empêchera pas de fonder la British School of Osteopathy (BSO) en 1917, soit la première école britannique (et donc la première école européenne d’ostéopathie) ; et de délivrer le premier diplôme en 1922 (cela a été tardif à cause des multiples refus du gouvernement britannique).

Mais aussitôt, les soucis reviendront, notamment avec le conflit entre la BOA et la BSO ; ce dernier sera si perturbant que la collaboration cessera en 1930. Et cerise sur le gâteau, un événement vint honorer la déchéance de Littlejohn , puisqu’en 1935, il prononça un discours devant le Parlement anglais en vue de la reconnaissance officielle de l’ostéopathie.

Sa prière, bien que sincère, sera ignorée ; ses efforts, bien que prépondérants, ne seront pas acclamés. Cet insoutenable échec le désola au plus haut point qu’il se replia sur lui même, s’abandonnant ainsi à une isolation totale… Durant le restant de ses jours, il vécut reclus et incompris. Seul son voisin et futur fils spirituel, John Wernham, était à son écoute et à ses côtés dans les discussions.

John Martin Littlejohn, affaiblit par son cancer de la prostate, s’éteignit en 1947, à l’âge de 82 ans. En ces termes, il est difficile de croire que le combat de Littlejohn n’a pas été vain. Tout au long de son chemin, qui à l’origine n’était pas orienté vers l’ostéopathie, il croisa de multiples embûches : maladies, échecs, endurcissement,…

Ces points péjoratifs ont foncé sa notoriété dans l’histoire de l’ostéopathie, à en croire que la vie qu’il a mené fut un échec… Au contraire, John Martin Littlejohn, bien que certains de ces efforts n’ont pas abouti, enfonça des portes et permit d’offrir à l’ostéopathie une tribune en Angleterre et par la même occasion, une place en Europe.

Si A. T. Still a permis le développement de l’ostéopathie aux Etats-Unis, nous devons à Littlejohn l’ostéopathie qui est aujourd’hui présente en Europe. Ce détachement des deux fondements explique en partie les différences de pratiques entre l’ancien continent et le nouveau monde.

Et bien qu’il n’amena aucune idée folle pour redéfinir la médecine manuelle, il eut toutefois la justesse de « prendre l’ostéopathie de Still et de la plonger complètement dans un bain de physiologie » (Rollin Becker).

Autrement dit, il s’est énormément penché sur le principe de l’interrelation entre structure et fonction, l’a profondément étudié et a su la perfectionner telle que nous la connaissons actuellement. Et ce bain, étudiants et praticiens européens continuent encore à y plonger…

Bibliographie : Mémoire de fin de cursus de Jean-Christophe Pham-Van sur la traduction des Principes de l’ostéopathie de J. M. Littlejohn.

HUBERTY William